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Samhain, l’art de passer un seuil

par | Oct 10, 2026 | Cycles & saisons | 0 commentaires

Ce que l’on célèbre vraiment le 31 octobre et pourquoi l’intersaison, elle, se passe le 7 novembre

Le 31 octobre, quelque chose bascule dans l’air. Les feuilles ont fini de tomber, la terre exhale son dernier souffle tiède, et une part de nous, sans toujours savoir pourquoi, ressent l’appel de l’intériorité. On allume une bougie. On pense à celles et ceux qui ne sont plus là. On sent que l’année, quelque part, vient de refermer une porte derrière elle.

Cette nuit on lui donne souvent le nom de Samhain. Pour beaucoup de sorcier·ères d’aujourd’hui, elle est le véritable Nouvel An, le grand seuil de la roue. Mais que célèbre-t-on réellement, sous les guirlandes de courges et les récits de voile qui s’amincit ? D’où vient cette fête, qu’en savons-nous vraiment, et qu’avons-nous, au fil du temps, inventé pour combler le silence des origines ? Prendre le temps de démêler ces fils, ce n’est pas désenchanter Samhain. C’est, au contraire, lui rendre sa profondeur.

Aux racines : un feu allumé contre l’hiver

Samhain, que l’on prononce à peu près « saou-inn », est d’abord une fête gaélique, ancrée dans les terres d’Irlande, d’Écosse et de l’île de Man. Elle appartient à un quatuor de grandes célébrations saisonnières, avec Imbolc à la fin de l’hiver, Beltane au seuil de l’été, et Lughnasadh au cœur des moissons. Ces quatre feux rythmaient l’année d’un peuple pour qui le temps n’était pas une ligne droite mais une ronde, un éternel recommencement.

Ce que la recherche historique atteste avec assez de certitude, c’est ceci : Samhain marquait la fin des récoltes et l’entrée dans la moitié sombre de l’année, ce que les anciens nommaient le Geimhredh, l’hiver, par opposition au Samradh, la saison claire. On rentrait les troupeaux des pâturages. On abattait les bêtes qui ne passeraient pas le froid. On rassemblait les vivres, on se resserrait autour du foyer. C’était une fête du seuil au sens le plus concret : le moment précis où une communauté agricole cessait de vivre tournée vers l’extérieur pour se recueillir vers l’intérieur, vers la maison, vers la nuit.

Les textes médiévaux irlandais, ces manuscrits où furent couchés bien plus tard des récits d’une tradition orale immémoriale, mentionnent Samhain comme un temps de grands rassemblements, d’assemblées royales, de trêves et de contes. On y devine aussi une frontière plus subtile : les récits évoquent les síd, ces tertres, ces collines creuses où résidait l’Autre Monde, qui s’ouvraient à cette période. Les êtres de l’invisible pouvaient alors circuler parmi les vivant·es. Il y a donc, au cœur même des sources anciennes, une intuition véritable : Samhain était un moment de porosité entre les mondes.

Samhain, l'art de passer un seuil

Ce qui est vrai, et ce que nous avons ajouté

Voilà pour le socle. Mais autour de ce noyau attesté, les siècles ont déposé couche après couche, comme la cire d’une bougie qui coule. Il vaut la peine de reconnaître ces ajouts, pas forcément pour les rejeter, mais pour savoir ce que l’on tient dans les mains.

La première chose ajouté, la plus tenace, est l’idée que Samhain aurait été « le Nouvel An celtique ». C’est une affirmation que l’on répète partout, comme une évidence. La vérité est plus nuancée. Cette lecture doit beaucoup à des érudits du dix-neuvième siècle, notamment au celtiste Sir John Rhys, qui rassembla des traditions populaires où l’on appelait cette nuit la « nuit du Nouvel An ». D’autres chercheur·euses, comme l’historien Ronald Hutton, jugent ces preuves fragiles et régionales, loin de dessiner un calendrier unifié qu’auraient partagé tous les peuples celtes. La réalité honnête se tient dans l’entre-deux : il existe bien des indices anciens d’un commencement de l’année à Samhain, mais l’image d’un « Nouvel An celtique » est en grande partie une reconstruction moderne. Ce qui n’enlève rien à sa beauté symbolique, si l’on sait qu’il s’agit d’un choix, et non d’un héritage figé.

La deuxième broderie est celle du « voile qui s’amincit ». L’expression est devenue le cœur poétique de Samhain, et elle repose sur une intuition réelle, celle de l’Autre Monde qui s’ouvre. Mais cette formule précise, ce vocabulaire du voile translucide entre les vivant·es et les défunt·es, appartient surtout à la spiritualité romantique et néopaïenne des deux derniers siècles. Les anciens Gaëls ne parlaient pas d’un voile. Ils parlaient de collines qui s’ouvrent, d’êtres qui chevauchent, d’un ordinaire du monde qui vacille. La nuance est délicate, mais elle change tout : nous n’avons pas hérité d’une croyance, nous avons hérité d’une image que nous avons nous-mêmes tissée pour exprimer une expérience très ancienne.

La troisième couche est celle de la Roue de l’Année elle-même, ce cercle si familier de huit fêtes. Il est précieux de savoir qu’il s’agit d’une synthèse du vingtième siècle, née dans les années 1950 et 1960 de la rencontre entre des figures comme Gerald Gardner et Ross Nichols. Les anciens Celtes célébraient les quatre feux saisonniers. Les solstices et les équinoxes qui complètent la roue viennent d’autres traditions, notamment germaniques et nordiques. La Roue est une œuvre d’assemblage magnifique, une cathédrale rituelle bâtie avec des pierres d’époques différentes. La connaître comme telle, c’est pouvoir l’habiter avec lucidité plutôt qu’avec crédulité.

Enfin, le Halloween que nous connaissons, celui des costumes et des bonbons, doit beaucoup à la fête chrétienne de la Toussaint, cette veille de tous les saints du 1er novembre, puis à sa réinvention commerciale aux États-Unis aux dix-neuvième et vingtième siècles. Samhain, la Toussaint et Halloween sont trois sœurs qui ont grandi dans la même maison, sans être exactement la même personne.

Le 31 octobre, ou le 7 novembre ? Le mystère de la vraie intersaison

Reste une dernière subtilité, la plus fascinante peut-être, et celle qui distingue les âmes attentives aux cycles réels du ciel. Car il existe deux dates, et non une seule.

Le 31 octobre est une date de calendrier, une date de culture. Elle est belle, fixée par l’usage et par la nuit chrétienne de la Toussaint qui l’a arrimée là. C’est la date que le monde célèbre, et elle a la force d’un rendez-vous partagé.

Mais l’intersaison véritable, le point d’équilibre astronomique exact entre l’équinoxe d’automne et le solstice d’hiver, ne tombe pas le 31. Ce point médian, ce que l’on nomme le jour de croisée des quartiers, arrive lorsque le Soleil atteint précisément le milieu de sa course entre les deux. En 2026, cet instant de bascule tombe le 7 novembre. C’est là, mathématiquement, cosmiquement, que se situe le vrai cœur de la saison sombre, le seuil réel taillé par la lumière et non par nos agendas.

Il y a quelque chose de profondément juste à tenir les deux dates ensemble plutôt qu’à les opposer. Le 31 octobre est la fête, le moment où l’on se rassemble, où l’on allume les feux, où l’on honore la mémoire. Le 7 novembre est le seuil, discret, silencieux, celui que le ciel connaît et que peu de gens remarquent. L’un est le rite, l’autre est le rythme. Célébrer Samhain le 31, puis laisser le 7 novembre nous rappeler que la nature avance à son propre pas, c’est peut-être la manière la plus vivante d’habiter cette période : avec le cœur pour la culture, et les yeux levés pour le cosmos.

Samhain, l'art de passer un seuil

Habiter le seuil

Alors que faire de tout cela, une fois les broderies reconnues et les dates démêlées ? Non pas moins de magie, mais une magie plus lucide, et donc plus solide.

Nous pouvons allumer notre bougie le 31 octobre en sachant que nous prolongeons un très ancien geste de recueillement face à l’hiver. Nous pouvons évoquer nos défunt·es sans avoir besoin de croire à un voile littéral, simplement parce que la mémoire, elle, est bien réelle, et que ce temps de l’année lui offre un espace. Nous pouvons appeler cette nuit notre Nouvel An intime, non parce qu’un calendrier celte nous l’ordonne, mais parce que nous choisissons, en conscience, de faire de la descente vers la nuit le lieu de nos renaissances.

Et puis, quand le 7 novembre viendra sans bruit, nous pourrons marquer une pause. Sentir que la terre, vraiment, a franchi son point d’équilibre. Que la saison claire a définitivement cédé la place à la saison profonde. C’est peut-être cela, réenchanter son quotidien : non pas fuir la vérité des choses, mais l’aimer assez pour y trouver, précisément là, une porte grande ouverte.

Que ce seuil vous soit doux. Que la nuit qui vient vous rende à vous-même.

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